Cinq heures au théâtre avec La Cousine Bette

Cinq heures ! Informés sur le contenu de la pièce mais non sur sa durée, on a cru au Witz quand le caissier de la Volksbühne nous a annoncé la durée du spectacle. Mais non, en fait il ne blaguait pas : la pièce dure cinq heures.

La Cousine Bette est la nouvelle création du metteur en scène berlinois Frank Castorf, habitué à présenter de tels longs formats. Librement inspirée du roman d’Honoré de Balzac, publié en 1847, la pièce s’avère complètement déjantée, drôle et osée ! Hommage fourre-tout aux grands auteurs, elle constitue un formidable condensé – ou peut-être serait-il plus juste de parler de “dilatation” – de ce que le théâtre contemporain peut présenter de mieux, notamment avec une esthétique enchanteresse et une vitalité scénique renversante. Les acteurs – parmi lesquels les Françaises Jeanne Balibar et Claire Sermonne – sont la clef de voûte de cette réussite, où seule l’incroyable énergie “bestiale” investie par chacun d’eux permet de maintenir une cadence folle sur toute la durée du spectacle. La pièce est une succession de courses intrépides, de machinations fielleuses, d’envolées lyriques et d’orgies fiévreuses.

La trame ne se laisse pas raconter aisément, mais elle pose la cousine Bette (Jeanne Balibar) en vieille femme avide de revanche. Ses manigances visent surtout à nuire à la riche famille Hulot, composée d’une femme vertueuse, d’un mari infatigable coureur de jupons –  l’excellent Alexander Scheer – et d’une fille sur le point de tomber amoureuse d’un artiste secrètement logé dans la ville. C’est sur cette base que se développent ensuite d’innombrables tromperies impliquant toutes sortes de personnages, allant de l’aristocrate déchu à la cupide courtisane…

Ce n’est pas véritablement par son histoire – fort difficile à suivre – que vaut cette pièce, mais bien par sa capacité à faire naître de grands moments de théâtre, un peu à la manière d’un film d’Howard Hawks où l’ennui ponctuel est accepté car on sait qu’il sera contrebalancé par des scènes inoubliables. L’usage magistral de la vidéo y contribue énormément, puisque la grande majorité du spectacle est à suivre sur des grands écrans disposés çà et là. Les moments de scène pure sont rares ; les personnages s’engouffrent continuellement dans la maison-décor où les caméras les suivent avec une grande virtuosité. L’expressivité et l’extravagance des comédiens n’en sont que mieux captées, laissant un sentiment d’immédiateté impeccable et de grande beauté visuelle. Une maîtrise formelle – également dans la conception musicale – qui offre un contraste séduisant avec l’absolue anarchie des relations et des actions entre les personnages.

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L’éloge le plus flamboyant de cette pièce ne suffirait sans doute pas à faire oublier deux données importantes que le lecteur doit avoir à l’esprit : le spectacle s’étire sur une longueur très peu conventionnelle – certaines scènes auraient d’ailleurs méritées d’être écourtées – et une connaissance de l’allemand proche du niveau maternel est requise pour comprendre la trame. Celles et ceux qui sachant cela s’en iront voir La Cousine Bette risquent bien d’en garder le souvenir d’une expérience théâtrale extraordinaire !

Nicolas Donner

Toutes les photos sont de Thomas Aurin ©Thomas Aurin

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