Christiane F. plus joyeuse que jamais

“Wir Kinder vom Bahnhof Zoo” fait assurément partie des ouvrages incontournables publiés ces cinquante dernières années en Allemagne.  Traduit en français par “Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…”, il raconte la descente aux enfers vécue par la jeune Christiane Felscherinow à la fin des années 1970 dans Berlin-Ouest. Rédigé par les journalistes Kai Hermann et Horst Rieck sur la base des témoignages recueillis auprès de Christiane et de sa mère, il a connu un succès de scandale immédiat au moment de sa publication en Allemagne en 1979. Un succès qui s’est par la suite largement confirmé au-delà des frontières allemandes…

La Schaubühne présente une interprétation théâtrale de cette oeuvre depuis 2011. Réalisée par Patrick Wengenroth – lui-même acteur dans sa propre pièce – elle reprend les principaux éléments de la triste adolescence de Christiane – absorption des premières drogues à 12 ans, injections à 13 ans, prostitution et avortement à 14 ans – tout en intégrant de nombreuses chansons, les passages télévisés de la jeune fille et des indications pédagogiques – parodiques – sur la manière de présenter le livre aux jeunes étudiants…


Les acteurs Lea Draeger et Franz Hartwig. Photo : Sebastian Gabsch

Ce manque originel d’unité – succession de tableaux sans véritables liens – n’est pas compensé par une mise en scène étrange à de nombreux points de vue. Celle-ci fait d’abord le regrettable choix de refuser la personnification unique de Christiane. Sur la scène, ce rôle est divisé entre les acteurs et actrices, qui, à tour de rôle, incarnent l’adolescente dans un premier temps grisée par l’univers des fêtes et des sorties, mais qui rapidement tombera dans le cercle infernal des drogues. Or, la distance avec laquelle Patrick Wengenroth traite ce sujet le ferait presque passer pour une chose joyeuse – on passe des belles soirées à écouter de la bonne musique – alors que de nombreux jeunes de cette époque ont réellement succombé d’overdoses avant même d’atteindre leur majorité.

Les désirs fugaces et absolus de l’adolescence – goût pour la musique de David Bowie et pour les vêtements serrés, révolte contre l’autorité parentale et le confort bourgeois – sont fidèlement représentés, mais l’horreur de la dépendance et l’ignominie de la prostitution sont quasiment absents d’une peinture, qui paraît du coup légère – et parfois grotesque. Là où le destin tragique de Christiane F. aurait pourtant pu inspirer bien davantage de sombre lyrisme et de décharges émotionnelles…

NDO

Photo vignette : Patrick Wengenroth, Jule Böwe, Lea Draeger, Ulrich Hoppe. Crédit : Sebastian Gabsch

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