Hanns et Rudolf : comment un juif allemand mit fin à la cavale du commandant d’Auschwitz

Hanns et Rudolf n’est pas un livre d’histoire. Ce n’est pas non plus une fiction, ni un roman policier, ni un témoignage. Hanns et Rudolf est tout cela à la fois. Ce livre raconte le destin croisé de deux Allemands aux histoires étonnamment entremêlées. Hanns est un adolescent juif berlinois, dont la famille de notables réussit à émigrer en 1936 à Londres pour fuir le régime nazi. Rudolf, orphelin au retour de la Grande Guerre, fait du parti nazi et de l’armée son unique famille. Sa loyauté simpliste envers le parti national-socialiste l’amènera à effectuer son “devoir”, pour finalement devenir le commandant du camp d’extermination d’Auschwitz. Engagé dans l’armée anglaise, Hanns se retrouve dans les derniers temps de la guerre incorporé à une unité de recherche des criminels nazis en Allemagne. C’est lui qui retrouvera Rudolf Höss.

L’écrivain Thomas Harding est le petit-neveu de Hanns Alexander. Il signe ici un face-à-face terrifiant dans un monde chaotique qui a perdu tous ses repères, et dont les personnages, deux hommes “normaux”, vont se révéler, l’un dans l’horreur, l’autre dans la dignité.

Au-delà du récit précis de ces deux destins, ce livre offre au lecteur d’aujourd’hui un témoignage salutaire sur la barbarie nazie et ses exactions, mais aussi sur la transformation opposée de deux hommes qui, s’ils n’avaient été pris dans le tourbillon des évènements tragiques de l’Allemagne du début XXe, auraient sans doute mené une carrière de petit banquier pour l’un, de fermier pour l’autre. Qu’est-ce qui fait basculer le destin de certains hommes ? En retraçant le cheminement d’Hanns et Rudolf étape par étape, ce livre apporte une réponse et un témoignage saisissant qui ne laissera pas le lecteur indifférent.

Nous avons contacté l’auteur du livre – sortie prévue en Allemagne en août 2014 aux Editions DTV – qui a bien voulu répondre à nos questions.

Au-delà de l’explication donnée dans le prologue de votre livre (le rôle supposé joué par votre grand-oncle dans l’arrestation de Rudolf Höss), quelles sont les raisons qui poussent un journaliste à écrire un livre sur son grand-oncle ?

J’ai écrit ce livre pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je voulais savoir si mon grand-oncle avait traqué et arrêté le commandant d’Auschwitz. Ce qui m’a amené à la question suivante : qu’est-ce qui pousse un juif allemand à se confronter à ses persécuteurs nazis ? Et une fois retrouvé, comment a-t-il réagi ? Ceci m’a poussé à me demander comment quelqu’un peut devenir le commandant d’Auschwitz ? Quels sont les étapes concrètes ? Quels sont les points et évènements décisifs ? Pour cela, j’ai dû retrouver les membres de sa famille. Tous ces éléments étaient plus que suffisants pour me lancer dans l’aventure.

Généralement, l’histoire est racontée par des historiens professionnels ou des journalistes sans liens directs avec les protagonistes (mis à part les mémoires d’hommes célèbres). Est-il plus difficile d’écrire un tel livre quand l’une des personnes est un membre de votre famille que vous avez connu ?

Sur ce livre, j’avais une relation personnelle avec l’un des protagonistes mais pas avec l’autre. Ceci a amené des problèmes différents. Pour la personne que je connaissais, Hanns Alexander, j’ai dû remettre en question la connaissance superficielle que j’avais de mon grand-oncle, et j’ai dû me frotter à des questions familiales pendant mes recherches. L’avantage évident était que j’ai eu un accès direct et rapide aux archives historiques. Concernant Rudolf Höss, il a été difficile de trouver les archives dont j’avais besoin, et encore plus difficile de convaincre les membres de sa famille de me parler. En plus, j’ai dû revoir mes préconceptions d’un criminel de guerre. D’une certaine manière, il a cependant été plus facile d’être détaché et objectif sur les chapitres consacrés au commandant.

Comment votre famille a-t-elle réagi à votre projet, à vos recherches et finalement au livre ?

Au début, ma famille était réticente. Ils étaient inquiets de voir resurgir des histoires du passé et de la publicité autour de la famille. En fait, ils ne croyaient pas que l’histoire était véridique. Mais plus je progressais et plus j’ai été capable de les persuader que Hanns avait effectivement arrêté le commandant d’Auschwitz. Ils m’ont supporté. En fait, je n’aurais pas pu finir ce livre sans eux. Un cousin m’a donné deux boites de lettres de Hanns et Paul écrites dans les années 1940. Un autre m’a donné des photographies familiales des années 1920 et 1930. Un troisième des enregistrements audio d’Hanns et de ses parents. Aujourd’hui, bien sûr, ils sont ravis du livre et tout à fait encourageants, heureux de son succès et incitent leurs amis à acheter une copie !

Comment s’est passée votre rencontre avec la famille d’Höss ?

Cela m’a pris des années pour retrouver la famille d’Höss. Finalement, j’ai retrouvé son petit-fils, Rainer Höss, et avec sa mère, nous sommes allés à Auschwitz en 2009. C’était la première fois que des membres de sa famille retournaient au camp. C’est grâce à Rainer que j’ai vu pour la première fois ces photos extraordinaires de la vie ordinaire des Höss dans la villa jouxtant le camp de concentration d’Auschwitz. Ensuite, j’ai retrouvé la fille de Rudolf Höss, Brigitte, qui a aujourd’hui 80 ans et vit près de Washington DC aux Etats-Unis. Elle m’a dit qu’elle aimait son père, qu’il était “le père le plus gentil du monde”. Cette interview avec la fille de Höss, qui a été publiée partout dans le monde, était à la fois choquante et déstabilisante. Quand je lui ai demandé comment il était possible que cet homme – qui a dirigé la construction d’Auschwitz, supervisé le meurtre de plus d’un million d’hommes, femmes et enfants – puisse être appelé “le plus gentil papa du monde” ? Elle m’a dit qu’il devait avoir deux côtés, le côté qu’elle connaissait, et un autre côté.

En vivant en Allemagne, on nous dit souvent que les réunions de famille ont toujours été problématiques, les jeunes générations posant des questions embarrassantes à leurs parents sur leur rôle durant le troisième Reich. D’une manière plus générale, les personnes qui ont vécu la guerre n’aiment pas parler de leurs expériences. C’était le cas de votre grand-oncle. Existe-t-il un point commun entre tous les témoins ou acteurs des moments tragiques de l’histoire, quel que soit leur côté ? En tirez-vous une leçon plus générale ?

Il est frappant que ni la famille Alexander ni la famille Höss ne voulaient parler de cette période d’avant-guerre et de la guerre. Mais ce silence était motivé différemment dans les deux cas. D’un coté, les Alexander ne voulaient pas se remémorer les injustices qu’ils ont subies ou les horreurs dont ils ont été témoins. Ils voulaient aussi soulager la génération suivante du fardeau de ces terribles souvenirs. Côté Höss, ils espéraient oublier le passé de manière à ne pas avoir à se confronter aux actions du commandant. Effectivement, pour eux, l’histoire a commencé en 1947, après que le commandant ait été pendu à une potence à Auschwitz, et débute au temps où la femme de Rudolf Höss, Hedwig, a survécu contre toute attente, évitée par la société allemande, en réussissant à s’occuper de ses enfants et à reconstruire sa vie.

Une de vos conclusions est qu’Höss n’était pas “simplement un monstre”, mais un homme ordinaire et que de telles atrocités pourraient arriver de nouveau à d’autres hommes ordinaires. Il nous faut donc rester vigilants…

Quand j’ai commencé mes recherches pour le livre, je regardais les deux personnages comme “Hanns” et “Höss”. Je n’utilisais pas le prénom pour les deux hommes. La raison est que je voyais le responsable nazi comme un “méchant” à deux dimensions. En me penchant plus en détails et en découvrant les écrits de Höss, j’ai réalisé qu’il était capable d’articuler des émotions et de l’empathie. Plus surprenantes sont les lettres écrites à ses enfants en prison, peu avant sa mort. De manière troublante, je les ai trouvées expressives et touchantes. Puis j’ai entendu les témoignages de personnes qui l’avaient côtoyé – son barbier, son interrogateur, certains de ses prisonniers, et leurs souvenirs étaient ceux d’un “homme ordinaire”, d’un “assistant d’épicier”. Cela contredisait mon image de lui en tant que monstre. Finalement, la famille de Höss m’a apporté un point de vue plus personnel de l’homme.

J’ai trouvé cela extrêmement dérangeant car cela suggère que les hommes peuvent à la fois commettre des atrocités – cela n’est pas limité à quelques “psychopathes nazis” – et apparaitre comme socialement normaux et fonctionnels. Si c’est le cas, cela suggère donc que de telles choses peuvent arriver de nouveau. Cela a des implications pour l’humanité toute entière. Nous devons rester vigilants pour éviter de futurs génocides.

Vous avez écrit un autre livre (en 2001) appelé le “Manuel de l’activiste vidéo”. Pensez-vous que dans nos sociétés ultra connectées, une telle tragédie serait encore envisageable ?

Je pense que les médias sociaux, ce qui est également vrai pour les films, la télévision ou la radio, sont des sources neutres. Ils peuvent être utilisés à la fois de manière positive, la dénonciation d’atrocités, surligner des injustices ou des exemples de racisme, ou encore mobiliser des forces de protestation, voire de résistance. Mais ils peuvent également être utilisés par des forces oppressives, par exemple pour créer des conditions de poussée xénophobe, divulguer des contre-vérités ou des stéréotypes racistes, pour persécuter ou harceler. On a vu ça récemment au Royaume Uni où des personnes ont été harcelées pour leurs croyances féministes et également sur certains réseaux sociaux à l’occasion du coming out d’adolescents gays.

Est-ce que “Hanns and Rudolf” sera publié en Allemagne ?

OUI ! Je suis très heureux de pouvoir annoncer que Hanns et Rudolf va être publié en Allemagne par le brillant éditeur DTV. La date de publication est fixée à la fin du mois d’aout 2014.

ASC & CG

Thomas Harding, “Hanns et Rudolf : comment un juif mit fin à la cavale du commandant d’Auschwitz”, publié par Flammarion en France,  DTV en Allemagne et Random House en Angleterre.

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