Käthe Augenstein, pionnière du photo-journalisme

Combien de personnes connaissent le travail de la photographe allemande Käthe Augenstein (1899-1981) ? Cette femme participa pourtant à l’émergence du photo-reportage journalistique, une pratique révolutionnaire à l’époque. Son travail et la diversité des thèmes abordés – des sujets de société tels que la vie estudiantine, les villes, les chantiers, les personnalités de l’époque, mais aussi la vie quotidienne – ainsi que l’exigence d’une certaine objectivité ont ouvert de nouvelles perspectives à la photographie.

Née à Bonn en 1899, Käthe Augenstein s’installe à Berlin en 1927. En quelques années, la jeune bourgeoise se retrouve plongée au cœur du Berlin culturel de l’entre-deux-guerres.

Dans les deux salles du Verborgene Museum, cachées dans une arrière-cour ombragée, de nombreuses personnalités de ces années mouvementées nous regardent. Elles sourient, nous dévisagent, nous défient presque. Toutes posent. Käthe Augenstein fut très célèbre pour ses portraits. Très étudiés, presque fonctionnels, ils situent ces hommes et ces femmes sur la scène intellectuelle et artistique de l’époque. Un crayon, un pinceau, un livre, ou même un verre de vin, rien n’est laissé au hasard. Käthe nous présente les personnalités qui façonnèrent la vie culturelle de Berlin (le peintre Max Liebermann, la sculptrice Renée Sintenis, mais aussi des écrivains, des comédiens, des hommes politiques). Les intérieurs sont également exploités. Aucun espace vide qui ne soit éloquent. Les lieux ont une histoire, et constituent de précieux témoins.

L’exposition nous fait sentir ce qu’elle ne peut montrer. Les quelques 70 clichés présentés sont les rescapés d’une œuvre bien plus vaste, qui connait son apogée lorsque Käthe Augenstein travaille pour l’agence Dephot. Mais son atelier à Berlin brûla en 1945 et une grande partie de son travail a été perdu. De plus, les photos sont souvent de très mauvaise qualité. L’archivage a été négligé et les tirages en portent aujourd’hui les séquelles. Après la guerre, Käthe Augenstein rentre à Bonn où elle continue de travailler. 

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Käthe Augenstein, Strandleben, um 1930© Stadtarchiv und Stadthistorische Bibliothek Bonn

A coté des portraits sérieux, au cadrage strict, se trouvent des photos plus gaies, prises probablement sur le vif, d’inconnues aux beaux visages souriants. Ici, les noms se perdent dans des ambiances festives. Les photos ont pour titre énigmatique Karnaval ou Küchenfee (cordon bleu !). Outre les sujets traités, qui ont révolutionné l’usage de la photo, le rapport au texte est essentiel dans l’œuvre de Käthe Augenstein. Certaines associations entre le texte et l’image sont pleines d’humour. Sa série de photos prises dans les années 1950 du Bonner Studentenbunker nous montre de manière subtile la vie estudiantine. Elles sont toutes accompagnées d’une légende qui force le regard et joue avec nos impressions. Les étudiants, par leur énergie, ont complètement subverti les lieux. Ceux-ci ne sont pas figés dans des images, mais vécus.  Ils offrent de multiples possibilités, souvent insoupçonnées, à qui sait regarder. Les chambres exigües des étudiants deviennent de véritables ateliers d’artistes aux murs peints, les lourdes canalisations se muent en téléphones et les toits déserts se transforment en lieux de fêtes!

Au milieu de tous ces visages se trouvent quelques images de lieux bruts, sans vie humaine apparente, dans toute leur mélancolie et leur mystère. Comme la photo des grillages du Studentenbunker ou bien le cliché de Londres « Nahe der Towerbridge ». Il représente une ruelle de Londres, dans laquelle se tient un homme seul. Sa présence contraste avec le vide autour, et le laisse se déployer. Il laisse exister la ruelle silencieuse. Puis entre deux clichés, on aperçoit un brin de folie, ou simplement le sentiment d’une absurdité. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’exposition débute par Die Sachaufnahme de 1938. Une main aux ongles vernis se lève vers le ciel dans un collant transparent. 

L’exposition est assez didactique. De rares photos sont en couleur, une technique peu maîtrisée à l’époque. Une fois encore, Käthe Augenstein n’a pu aller au bout de ses expérimentations. Un cliché de Maximilian Schell, un comédien, pris en 1955, s’aventure même dans le domaine du photo-montage. Le fond de l’image est complètement retouché. Les négatifs de certaines photos sont parfois affichés. On voit les différentes prises, puis celle retenue finalement par l’artiste. Une manière de mettre en perspective le travail de Käthe Augenstein, et la photographie elle-même ; pourquoi avoir changé de fond ? Pourquoi cette prise-là plutôt qu’une autre ?

BSF
Käthe Augenstein, »Karneval«, Ball der Reimann-Schule, Berlin um 1930© Stadtarchiv und Stadthistorische Bibliothek Bonn

En vignette : Käthe Augenstein, Die Bildhauerin Milly Steger, Berlin, um 1930© Stadtarchiv und Stadthistorische Bibliothek Bonn

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