La société fermée. Photos d’art dans la RDA entre 1949 et 1989

La Berlinische Galerie présente ce qui est aujourd’hui la plus complète et la plus vaste exposition sur la photographie d’art dans la RDA entre 1949 et 1989. 20 ans après la chute du mur, « Geschlossene Gesellschaft » en identifie les traditions et tendances en même temps qu’elle en illustre les changements stylistiques et thématiques.

Rendue possible par de longues années de recherches dans les « archives » dispersées d’une scène photographique qui n’avait rien d’officiel, cette rétrospective examine les œuvres et leurs éléments techniques mais aussi leurs protagonistes et l’environnement politique et culturel qui les encadrait. Elle révèle à un public curieux de les découvrir, des photographes (disparus pour certains) et des images rares au statut presque canonique !

Bien que cette exposition soit essentiellement consacrée au support en lui même, elle en dit également beaucoup au sujet de la vie quotidienne en RDA.

La photographie socialement engagée, sujet de la première partie de l’exposition, qui était le courant le plus prolifique pendant cette période, offre des travaux intenses et résolument modernes. Comme cette série de portraits de familles posant dans leur salon ou leur cuisine de Christian Borchert, réalisée entre 1982 et 1984, aussi parlante qu’un « montre moi où tu vis, je te dirai qui tu es ».  Ou ces superbes portraits de femmes par Evelyn Richter réalisés entre 1960 et 1970, révélant un travail qui évolua clairement des décors ultra-photogéniques d’une usine ou d’une filature de coton à l’intimité d’un cadre enveloppant son sujet.

On pourra citer aussi les clichés tout en atmosphère de Matthias Hoch, dans une série en couleur sur les  gares et stations de métro intitulée « Bahnöfe ».

La seconde partie de l’exposition retrace un courant artistique dont les racines remontent au style moderniste des années 20. Il fut relancé et ravivé dans les années 50, et ne trouva cependant aucun successeur au cours des deux décennies qui suivirent.

Ce n’est qu’au début des années 70 que les photographes prêtèrent réellement attention aux ressources que leur support leur offrait. C’est cette quête de nouvelles formes d’expression esthétique que l’on découvre dans des clichés expérimentaux où des corps nus se superposent et se mélangent à des espaces urbains désagrégés ; où des morceaux de visages différents, cousus entre eux forment des créatures dégénérées.

Beaucoup des jeunes photographes présentés dans la troisième partie profitèrent de ces nouvelles possibilités formelles qui  leur permirent d’exprimer plus efficacement leurs impressions et leurs émotions. Leur regard sur la société de l’Allemagne de l’Est étant débarrassé de toute illusion, beaucoup d’entre eux rompirent avec les idées ayant déterminé le rôle joué par leurs aînés. Ils recentrèrent leur démarche photographique sur eux-mêmes, sur leur corps et leur perception, dessinant le portrait d’une génération provocatrice et désabusée… Désillusionnée.

Une exposition à voir, définitivement. D’abord pour sa valeur historique et le point de vue privilégié que représentent les travaux de ces artistes qui furent acteurs et témoins de 40 années de vie «fermée ». Une vie ici en partie dévoilée  et que l’on ne peut ignorer si l’on vit à Berlin ou si l’on n’y fait que passer. Mais aussi pour son incroyable variété, le talent des artistes exposés, et l’émotion que pourront susciter certains clichés d’après-guerre et les textes présentés.

On pourra profiter d’être à la Berlinische Galerie pour découvrir la petite exposition consacrée à l’architecte Hilde Weström qui aurait eu 100 ans cette année. Elle fut une des rares femmes architectes qui participa avec succès à la reconstruction de Berlin après la guerre et à être acceptée à la Bund Deutscher Architekten en 1948. L.D.F

© Chritian Borchert – Familie W (Schutzpolizist, Montiererin), Berlin 1983
© Matthias Hoch – Berlin Alexanderplatz V, 1988

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