Mort à Venise : ode à la vie, à l’élégance et au désir

Mort à Venise : presque tous connaissent cette œuvre, que ce soit à travers la nouvelle de Thomas Mann, le film de Luchino Visconti ou le ballet de John Neumeier. Dans cette nouvelle lyrique et romantique de Thomas Mann, les spectateurs sont plongés dans les pensées et les observations les plus profondes du renommé écrivain Gustav Aschenbach. Celui-ci est en voyage et se retrouve à Venise, dans un hôtel très distingué, le Lido. Il y rencontre un jeune homme qui le bouleverse. Il le suit sans jamais oser lui parler, ni céder à un amour interdit. On suit ses pensées mélancoliques et le désir éclatant de l’âme de ce personnage. Mais le choléra le touche, et la mort l’emporte.

La beauté est dans le détail

Dès le début de la pièce, le décor est fixé : un musicien et son piano à queue, des danseurs, des cadreurs, des comédiens qui s’échauffent, s’habillent et s’entraînent.

Ostermeier respecte avec élégance le sens du détail de l’écriture de Thomas Mann. La pièce est courte, mais rien n’est brusqué. Des pauses viennent non pas interrompre l’action mais la préciser, lui donner de la force. Il garde des éléments importants de ses mises en scène, notamment la vidéo réalisée par Benjamin Krieg. Thomas Ostermeier et Benjamin Krieg sont des maîtres de l’arrêt sur image. Le jeu est faussement ralenti de temps à autre. Cela permet au spectateur de décomposer une scène et ainsi d’observer au plus proche les chemins de l’esprit qui se reflètent sur le corps des personnages. La salle reste silencieuse : tous écoutent et observent patiemment et minutieusement. Tout est perceptible, jusque dans les échos les plus lointains du piano ou des pieds des danseuses qui viennent fouler le sol. Grâce à ce beau tour de magie, la passion brûlante et la gêne d’un homme fasciné devant la beauté d’un garçon éclatent au grand jour.

Du lyrisme du coeur aux Lieder de Mahler

Le musicien Timo Kreuser joue avec toutes les parties de son piano ; il produit également des sons électronisés et amplifiés qui font résonner la pensée d’Aschenbach. Cette adaptation de Mort à Venise alterne entre des moments de silence, des Lieder de Mahler, de la danse et des extraits de la nouvelle de Thomas Mann lus sur scène par Kay Bartholomäus Schulze. Le narrateur est entièrement intégré à la scène : il est placé au centre même du plateau puis relégué à une cabine transparente d’interprète. Il est le médium de la pensée d’Aschenbach. Il lit très doucement de sa voix grave ces extraits au micro, ce qui donne un sentiment bienvenu d’intimité et de discrétion.

Thomas Mann admirait Gustav Mahler et celui-ci mourut peu de temps avant le voyage de l’écrivain à Venise. Le nom du personnage principal Gustav Aschenbach ne rappelle-t-il d’ailleurs pas celui du compositeur ? Ostermeier fait écho à cet amour de Thomas Mann pour la musique de Gustav Mahler. Les interventions de l’acteur Josef Bierbichler ne se font ainsi que par le chant des Kindertotenlieder de Mahler.

Les charités dansent avec la mort


 

Les lumières sont douces tout au long de la pièce lorsque soudain intervient brutalement un changement complet de décor. Un écran lumineux éblouit toute la scène de cour à jardin ; des flots de morceaux de plastique noir se répandent sur la scène et donnent la sensation d’assister à un incendie. La musique est inquiétante et s’intensifie de plus en plus. Trois danseuses apparaissent : elles se débattent dans ces cendres, les repoussent avec vivacité et sensualité, elles tournent en dansant jusqu’à se retrouver à terre. Elles se défont petit à petit de leurs habits noirs serrés et sérieux dans lesquels elles semblaient engoncées auparavant, seuls leurs longs cheveux couvrent leur corps nu. La mort a emporté les trois Grâces, la jeunesse, le désir, la séduction, la vie.

L’incendie qui consume ces Charités laisse miroiter la maladie qui emporte le corps et l’âme d’Aschenbach. Sans nul doute figure-t-il également une évocation discrète du nom du personnage principal, Aschen (les cendres) et Bach (le ruisseau), soit un ruisseau de cendres à travers lequel les trois déesses, la vie et le désir, dansent et se fanent.

À travers cette nouvelle coproduction du Théâtre national de Rennes et de la Schaubühne, c’est un véritable hommage que le metteur en scène Thomas Ostermeier, la dramaturge Maja Zade et le chorégraphe Mikel Aristegui rendent à Thomas Mann.

Marie Roth

Leave a Reply