L’extase totale : le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

La drogue est la continuation de la politique par d’autres moyens : telle est sans doute l’une des leçons les plus méconnues du IIIe Reich.
Dans L’extase totale, le journaliste et réalisateur de documentaire Norman Ohler met en lumière l’usage de psychotropes sous la dictature nazie. Traduit de l’allemand par Vincent Platini, cet essai passionnant nous offre une lecture inédite du Reich qui modifiera en profondeur notre vision sur cette période. Peut-on en effet comparer le IIIe Reich à une prise de drogue, avec sa montée, son euphorie puis sa descente ? Tel est le propos de ce livre.

Berlin, arrête-toi, réfléchis, tu danses avec la mort

C’est en premier lieu, la composante essentielle de l’idéologie du Reich – selon laquelle le Führer serait un homme sain réfractaire à tous les plaisirs terrestres – que Norman Ohler s’attache à démonter. L’arrivée d’Hitler au pouvoir, coïncide avec une volonté du Reich de mettre fin à la réputation sulfureuse de sa capitale. Campagnes de propagande qui préconisent notamment “Berlin, arrête-toi, réfléchis, tu danses avec la mort”. Mais surtout, premières lois répressives de 1933 autorisant le placement forcé de tout toxicomane dans des centres fermés pour une durée pouvant aller jusqu’à deux ans.

“Maintenant c’est fini, on travaille, on ne s’empoisonne pas !” Affiche de propagande nazie.

L’Allemagne nazie : un Meth lab grandeur nature

Le Reich se pose en ennemi de l’ivresse puisque les nazis veulent eux-mêmes faire l’effet d’une drogue. Et pourtant, la Pervitine composée de méthamphétamine est vendue en libre service à l’automne 1937. De l’étudiant à la mère de famille, en passant par l’ouvrier et le chef d’état, tout le monde s’arrache ces petits comprimés qui décuplent l’énergie et permettent à toutes les couches sociales d’abattre leur travail à vitesse grand V.

Pervitine. Stimulants pour la psyché et la circulation sanguine.

High Hitler, guerre éclair et fantaisies militaires

35 millions de doses de méthamphétamine., c’est le nombre de gélules commandées par l’armée de l’air et l’armée de terre aux usines Temmler. Des soldats dopés à la Meth pour une invasion dont la rapidité fut l’un des éléments clefs ? “La guerre éclair (Blitzkrieg) a été menée grâce à la Méthamphétamine, pour ne pas dire qu’elle était fondée sur l’usage de Méthamphétamine.”*
Le revers de la médaille ? Les décisions stratégiques insensées d’un Hitler remonté à bloc par les injections de son médecin le Dr Morell. La boucherie sur le front russe scellera ainsi le destin du Reich.

Du national socialisme en gélule

De la consommation à l’échelle nationale de pervitine, à son usage dans la stratégie militaire, et à la prise régulière de psychotropes jusqu’aux ramifications des plus hautes sphères du Reich, la drogue fut un élément crucial  mais peu pris en compte par les historiens du IIIe Reich. Ce livre est un outil qui nous aide à comprendre un pan de l’histoire allemande jusqu’alors méconnu.

*Peter Steinkamp, historien de la médecine.

L’extase totale, Norman Ohler.
É
ditions La Découverte, 2018.  21 euros. 250 p.

Lou Antonoff